lundi 12 novembre 2012

Et si on resumait.


Sur la route, entre Macarri et Ayaviri  (Perou).
A notre retour, marqués par ces 6 mois de voyage à pieds, nous voulions témoigner et partager l'aventure que nous avions vécue.
Pressés par la reprise du travail, l’urgence de trouver un logement, et rattrapés par le quotidien, il nous a fallu presque un an pour coucher sur le papier les moments forts que nous voulions partager.
Cet article destiné à la revue « Carnets d'Aventures » n'est finalement jamais paru et nous n’avons pas pris le temps de chercher d’autres tribunes. Nous avons même oublié de le mettre en ligne sur ce blog qui a été notre voix pendant six mois.
Pourquoi le publier maintenant ? Pour donner à ceux qui nous ont suivi ou qui tomberaient sur ce blog une synthese de ce que nous avons vécu.



De l’Océan Pacifique à l’Océan Atlantique, en voyageant autrement : difficile aujourd’hui de dire comment nous est venue cette idée. Pourtant, ce fut le point de départ d’un voyage qui nous mena du Pérou à l’Argentine à pied.
Marcher pendant 6 mois, de rencontre en rencontre, parcourir 3000 km sur le haut plateau andin à 4000m d’altitude. Une petite aventure hors de notre ordinaire.



S’échapper, s’évader du quotidien pour découvrir des horizons nouveaux et vivre d’imprévus. Nous en rêvions à travers les récits de voyage, embellis et intangibles, de quelques proches plus téméraires ou d’aventuriers inconnus (merci Carnets d’Aventures !).


Brume sur le lac Titicaca (près de Pomata, Pérou).
Nous aimons les voyages découvertes, mais pour ce projet nous avons envie d’autre chose. Renouer avec une nature, un espace et un temps qui nous échappent au quotidien. L’Amérique du Sud, ses paysages et ses grandes étendues désertiques nous attirent, d’autant plus que l‘espagnol nous permettra d’être compris à peu près partout. Nous ne sommes pas très vélo et l’idée d’un voyage à pieds émerge doucement. Les échos que nous récupérons du web nous confortent sur la faisabilité de ce voyage.
« Ce qu’un homme à fait ; un autre homme peut le faire. » lirons-nous bien plus tard au milieu du Salar d’Uyuni en Bolivie. Notre projet se concrétise et ne nous apparaît plus comme une folie.
Plutôt qu’une traversée linéaire d’ouest en est qui nous aurait obligés à affronter la monotone platitude herbeuse de la pampa argentine, nous revoyons notre itinéraire. Nous marcherons dans les traces des Incas, du Pérou au nord de l’Argentine. Machu Pichu, Titicaca, Uyuni… ces noms évocateurs nous font rêver et justifient quelques modifications. Au final, la solitude du haut plateau et l’accueil de ses habitants nous marquerons bien plus que ces lieux certes extraordinaires, mais dénaturés par le tourisme.
Marcher, existe-t-il mode de locomotion plus naturel ? « Voir moins pour voyager mieux et partager plus». Voilà ce que nous rétorquons bien vite à tous ceux qui ne comprennent pas pourquoi nous limitons ainsi notre parcours quand d’autres font un tour complet de l’Amérique du Sud en 2 mois.
Nous travaillons également notre logistique. Nous avons bien quelques randonnées à notre actif, en solo ou en couple, mais rien de comparable à un voyage de 6 mois. Nous découvrons les joies de la MUL[1], chassons les grammes superflus, recherchons du matériel robuste et léger qui nous permettra de faire face à l’hiver sur le haut plateau andin. Notre société de consommation a bien travaillé, nous avons toujours l’impression que le moindre objet est indispensable. Et pourtant, on vit bien avec deux caleçons et trois T-Shirt ! (les puristes nous diraient que deux auraient suffi ;) ) Il faut donc trier, se reposer la question de l’essentiel et décider des compromis que nous sommes prêts à accepter pour ces six mois. Nous minimisons, épurons… et peinons tout de même à atteindre un poids acceptable : 9,5kg pour Dom et 12kg pour Franck (sans l’eau et avec la nourriture de secours pour un repas). Nous laissons derrière nous téléphones portables et GPS (a posteriori, nous sommes tout à fait contents de ce choix. Ils ne nous auraient été d’aucune utilité). Les congés sabbatiques sont acceptés, l’aventure peut commencer. 


Le Sajama nous aura servi de « phare » pendant plus de 2 semaines. (Bolivie)

Le 1er Mars 2010, c’est le départ : nous survolons ces territoires si vastes et regardons défiler par le hublot ces kilomètres que nous aurons à conquérir un à un. Déjà, un autre rapport à la nature et à ces étendues sauvages s’installe. Déférence, connivence… Dès les premiers jours de marche, nous touchons du doigt ce que ce mode de voyage peut apporter : une impression de grande liberté dans des paysages magnifiques à la rencontre d’une population à la vie si différente mais si proche en humanité. Surtout, nous nous glissons dans un rythme naturel, en phase avec ce qui nous entoure.



Extraits de notre journal de bord

  •  J1 : Nazca-Bivouac, 20 km
Ça y est, le départ, le VRAI… Les premiers pas, à l’aube, alors que le soleil commence déjà à chauffer… Nous partons enfin… Après des mois de préparations, de réflexions, de tergiversations, le début de notre marche ne ressemble en rien à toutes les projections que nous avons pu faire. Nous marchons dans un rio à sec, à notre droite, une immense dune de plus de 2000m nous toise. Nous qui avons passé des heures à sélectionner le matériel le plus chaud adapté à l’hiver de l’Amérique du Sud, nous suons de tout notre corps sous 36°C. Et pourtant, aucune déception, nous ne sommes qu’au début… Nous ne savons rien de ce qui nous attend, la peur se mêle à l’excitation de l’inconnu… Nous ne sommes pas réputés pour être un couple d’aventuriers, et pourtant nous posons les premiers pas d’une vraie aventure.
  • J3 et J4: Tambo Quemado-Pampa Galleras 15km et 25 km (total 80km)

Pause carte, (Bolivie)
« euh, elle va où cette voie ferrée ? »
Nous partons, toujours un peu plus tard que prévu, pour tenter de suivre le chemin inca qui mènerait jusqu’à Puquio. Nous partons sous un grand soleil, longeons ruisseaux et canaux. Pas vraiment d’indications, cairns ou autres pour nous montrer le chemin mais bon… Nous bifurquons à gauche sans vraiment nous en rendre compte, le trajet est tellement idyllique… quelques heures seulement. Nous atteignons finalement le rio au creux de la vallée alors que nous devrions être en haut. Bravo l’orientation ! Nous sommes beaucoup trop bas, complètement encaissés entre le rio et les falaises. Les nuages commencent à s’amonceler et se montrent très menaçants (j’entends encore les conseils « en montagne, le temps change très vite » !!). Conditions idéales pour commencer une ascension périlleuse de la falaise avec nos grosses chaussures et nos lourds sac-à-dos. Nous ne sommes pas très fiers de nous. L’adrénaline aidant, nous arrivons indemnes en haut. Nous n’avons qu’une vague idée de notre position sur la carte (1/250000e pour des raisons de poids, mais a-t-on besoin de plus quand on n’a pas de contraintes pour arriver ?) et aucune trace de chemin. Nous nous empressons de monter la tente avant la nuit au milieu de nulle part, à 3200m d’altitude et dans la brume.


Le réveil après un bivouac sous la grêle. 
(entre Chalhunca et Andahyalas, Pérou).
Nous ne sommes pas au bout de nos aventures ! Le lendemain, un berger nous indique la direction et nous tentons de rejoindre la route que nous apercevons grâce aux pylônes électriques. Nous avançons difficilement sur ce faux-plat dans une pampa envahissante, le souffle rendu court par l’altitude ! Nous sommes tout de mêmes passés de 600 à 3900m en 4 jours et nos organismes n’ont pas encore pris le pli ! Je n’en peux plus, je suis à plat, et je puise au fond de moi pour finir ce trajet qui me semble interminable ! Enfin, la route. L’inscription « bar restaurant » brille à mes yeux affamés ! Nous sommes à peine installés dans cette bicoque de briques et de tôles, qu’un énorme orage de grêle éclate pendant une heure et demie ! Je n’ai jamais vu ça de ma vie ! Intérieurement, je suis pétrifiée. Les événements d’hier associés à ce déferlement naturel me font douter de la faisabilité de notre voyage. Et si nous avions été dehors ? C’était l’hypothermie assurée ! Les questions du danger, des risques encourus reviennent sans cesse ébranler ma conviction que ce voyage est une belle aventure. Franck me demande si ça va, je reste évasive de peur de l’entraîner dans mes tourments. Et tant mieux, car il a plutôt l’air serein et profite avec avidité de son assiette au chaud ! Mon côté têtu a quelques avantages, je ne veux pas m’avouer vaincue si tôt ! Je suis donc mon homme dont la confiance sans faille me réconforte. Une petite nuit à l’abri de la pluie dans une réserve de vigognes finit de me requinquer !
  • J25 : Bivouac Rio Blanco – Yanama 18km (total 475km)


Les ruines de Choquequirao. Perdues à 2 jours 
de marche du plus proche village et bien moins 
fréquentées que le Machu Picchu. (Pérou)

Nous laissons derrière nous les magnifiques ruines de Choquequirao. Si elles semblent moins impressionnantes que celles du Machu Picchu (surtout moins rénovées car remises à jour dans les années 90) leur relatif isolement en fait un véritable trésor. Accessibles uniquement après deux jours de marche depuis le plus proche village (pour le moment !) elles ne s’offrent encore qu’aux « trekkeurs ». Et la marche n’échappe pas à l’industrie du tourisme. L’organisation des « treks » a développé une vraie économie dans la région : guides, porteurs, muletiers, camps de bases et hébergements au départ et à l’arrivée. Pour ce « chemin de l’Inca du pauvre » (l’itinéraire n’est encore soumis à aucun quota ce qui en fait une alternative au très cher et surbooké « chemin de l’Inca » arrivant au Machu Picchu) le programme est à la carte. On peut encore choisir entre l’autonomie (comme nous), le guide, les mules pour alléger le portage ou le programme tout compris avec porteurs, cuisiniers et même siège toilette (véridique !). Et tant mieux finalement car cela permet encore à différents publics d’accéder à des sites reculés, véritables trésors, sans pour autant les dénaturer. Et il n’y a pas de raison que ceux qui ne peuvent pas porter leur maison et l’autonomie d’une semaine ne puissent pas en profiter, tant que le choix perdure et n’est pas sacrifié au dieu Eco(nomie)tourisme organisé et à ses bénéfices financiers.


Un repas chaud inespéré dans
 une ferme accrochée à flanc de montagne, 
en route vers Yanama. (Pérou)



Au cœur de ces vallées reculées et encaissées, nous sommes à plusieurs jours de marche et de mules des voies de communication traditionnelles. Et pourtant, on trouve des fermes et des villages. L’Homme va et vit partout. Et ce sont les traces de ces bergers, de ces muletiers, que nous suivons désormais.






  • J35 : Calca-Pisaq 20km(total 621km)
Les premiers kilomètres s’accumulent, peu à peu nous prenons nos marques, nos habitudes. Malgré les incertitudes qui jalonnent notre parcours, nous recréons une sorte de cocon, avec des rituels : Franck prend la tête le matin et nous marchons séparément jusqu’à midi. Cela fait du bien, car la marche est un effort essentiellement solitaire. Malgré le réconfort et la motivation indispensable de l’autre, la marche nous met seul face à nous même. Nous nous retrouvons aux pauses et pour le déjeuner, ce qui nous permet de partager nos sensations, nos réflexions. L’après-midi est souvent pour nous un temps de discussion passionnée sur des sujets aussi divers que variés : une recette de cannelés, nos envies au retour, les innombrables endroits en France et ailleurs que nous avons envie d’explorer, nos rencontres, la découverte de nos forces et de nos limites ...
Sur les chemins péruviens. (entre Chalhuanca et Andahuyalas, Pérou).


  • J89 : Bivouac Malau Chasi – Okoruro, 25km (total 1450km)
Quelle journée difficile ! J’ai eu froid toute la nuit. Il fait moins de 0°C dans la tente au réveil. L’eau de vaisselle gèle dans le bol après le petit déjeuner. Le chemin est très beau mais l’air est glacial. Nous ressemblons à deux explorateurs du bout du monde en route vers le Sajama qui domine le paysage désertique : multicouches, gore tex® et capuches bien vissées à nos têtes pour atténuer le hurlement du vent dans nos oreilles. Nous avançons courbés, soutenus par nos bâtons. Nous perdons la piste, suivons le rio puis traçons vers une ferme isolée sur les conseils d’un vieux berger de lamas. A l’issue de cette journée dans une pampa aride et déserte balayée par un vent infernal, nous arrivons enfin à Okoruro.

Avec la famille d’Ernan qui nous a accueillie 
après une longue journée dans le vent. 
(Okururo, Bolivie)
Quelle est la vie de ces boliviens qui travaillent aux champs pour faire paître leurs lamas, rentrent au coucher du soleil pour s’enfermer à l’abri de leur maison branlante aux toits de chanvre ou de tôle, sans fenêtre et sans électricité ? C’est bien loin de notre quotidien, que ce soit à Paris ou même nomade depuis 3 mois... Nous arrivons sur la place, déserte, mais l’habituel robinet des villages boliviens nous pourvoie en eau. La femme d’Ernan, le vétérinaire à moto croisé hier nous offrira un toit pour la nuit, un repas pour nos estomacs affamés et un ravitaillement en gâteaux inespérés (merci aux gaufrettes et aux gâteaux sans qui nous n’aurions sans doute jamais pu marcher autant !). Une porte en tôle fermée cache également les meilleurs petits pains que nous avons mangés jusqu’à présent. Il faut connaitre ici ! Le voyage réserve ses surprises, comme ce réconfort inattendu après une journée d’effort dans le vent et sans eau. Et toujours ce paysage magnifique de la cordillère occidentale… Je m’inquiète toujours pour la cheville de Dom et me dis que nous devrions prendre un peu de repos avant l’ascension du Sajama…

Les volcans jumeaux, le Parinacota et le Pomarapi, 
nous tiennent compagnie. (Bolivie)


En route vers le Sajama ! (Bolivie)


En haut du Sajama, 6542m. Ca, c’est fait. (Bolivie)
  • J 103 : Coipasa- Bivouac Tauca, 44km (total 1727km)

Impossible de se perdre dans les Salars, 
il y a des panneaux ! (Salar de Coipasa, Bolivie)

Une de nos journées les plus fascinantes et incontestablement la plus éprouvante pour moi. On nous a indiqué une piste qui traverse le Salar de Coipasa jusqu’à Tauca. Mais très vite on déchante ! Il n’y a pas une piste mais pléthore de traces. Chaque personne que nous croisons nous donne un conseil différent. Comme d’habitude. Avec ces informations contradictoires, nous finissons par choisir une direction au juger avant de rattraper une piste ou plutôt les traces des véhicules que nous voyons passer. Raccourci vers Orujo ? Contrebande depuis le Chili ? Nous sommes impressionnés par le nombre de voitures qui traversent ce salar peu touristique. Et pourtant aucune ne s’arrêtera à nos signes pour que nous puissions confirmer notre chemin. Nous avons même failli nous faire écraser ! En plein salar, désert, un 4x4 n’a pas trouvé mieux que de viser notre direction alors que nous faisions notre pause tranquillement assis par terre, adossés à nos sacs. Le panneau Tauca, tout droit au milieu de nulle part est l’apothéose de cette journée irréelle. Nous avons l’impression d’être dans un film où nous avançons sans que le décor change… Le crissement du sel sous nos pas accompagne notre progression. C’est lunaire….



Dans le Salar d’Uyuni, on se sent tout petit. (Bolivie)
  • J109 : Chuvica_Colcha K 22kms (total 1915km)
Après une bonne nuit au chaud, nous prenons notre temps pour un petit déjeuner avec vue sur le Salar d’Uyuni. Tous les tours opérateurs sont partis depuis longtemps et nous profitons de l’hôtel de sel, seuls. C’est désert et calme ce matin après la frénésie de la soirée quand les groupes en 4x4 font escales en bordure du salar.
Les derniers jours ont été éprouvants, Franck a les pieds en sang (ses ampoules ont formé des plaies qui ne cicatrisent pas…). Mais il continue à serrer les dents ! Nous décollons et le vent est encore de la partie ! Je ne pensais pas que ce serait l’élément le plus difficile à combattre, surtout psychologiquement ! Sans arrêt déviés, nous devons fournir le double d’énergie tout en ayant l’impression de ne pas avancer !! Et ce rugissement constant qui nous fait tourner la tête ! Après à peine une heure de marche, Franck doit s’arrêter et rebander ses pieds avant que ça dégénère encore. Bonne initiative puisque quelques minutes plus tard, trois cyclotouristes (Mathieu et Nicolas deux français accompagnés de Unay, un basque espagnol) arrivent. On tape la causette, et échangeons nos impressions sur les salars. Ils n’en reviennent pas que nous les ayons traversés à pieds. Nous n’en revenons pas qu’ils voyagent autour du monde depuis un an et demi. Nous sommes toujours impressionnés par la folie des autres. Nous poursuivons, courbés par le vent tels de vulgaires épis, et peinons à rejoindre Colcha k !
Sur la place du village nous tombons sur un camping car avec une plaque française !!!! Un couple de grenoblois et leurs deux enfants qui voyagent depuis plusieurs années… Nous finissons donc rapidement autour d’un café à l’abri dans leur  « maison » ambulante, vite rejoints par les cyclotouristes. Plus d’une heure de discussions, d’échanges d’informations, d’impressions… Quelles rencontres !
Nos chemins se séparent à la tombée de la nuit, chacun reprenant sa route, méditant encore sur ces beaux hasards que le voyage nous offre.
  • J120 : Mine de Chilcobija – Nazarenito, 29 km (total 2132 km)
Après l’accueil et l’hospitalité d’hier, ce matin, c’est le petit déjeuner qui nous est offert par la tenancière de la pension de ce village minier. Adorable. L’accueil que nous avons reçu à Chilcobija réchauffe le cœur même si nos corps endoloris nous font sentir qu’ils ont soufferts des 38 km parcourus la veille.

Au dessus d’une mer de nuages, 
entre Iruya et Humahuaca (Argentine).
Nous avons de plus en plus de mal à décoller tôt. Et dès notre départ un vent froid et fort nous fait savoir que la matinée sera ardue. On a l’impression de se faire emporter sur cette piste de crête et nous devons vraiment lutter pour avancer. Nous sommes obligés de nous tenir côte à côte, en nous accrochant l’un à l’autre pour essayer de ne pas trop dévier. C’est épuisant et effrayant de ne pas se sentir plus lourd qu’un fétu de paille ! D’autant que nous ne savons pas exactement où nous allons ni combien de temps il nous faudra. Il ne faut jamais demander à des sédentaires, automobilistes de surcroit, le temps qu’on mettra à pieds. Les réponses vont de 3h à la journée et les distances du simple au triple.
Nous croisons enfin un médecin à moto qui nous confirme que nous sommes sur le bon chemin, et plus très loin. Il s’en va pour ses consultations, couvrant une vaste partie de ce Nord Lipez qu’on nous avait promis désert et silencieux, et où nous n’aurons finalement jamais dormis dehors. Et avec ce vent, heureusement pour nous ! Nous arrivons enfin, plus tôt que nous ne l’espérions, à cinq maisonnettes délabrées mais où nous sommes accueillis par Doña Maxima qui nous offrira un toit, un mate et un bon bouillon !
  • J 127 : Villazon-La Quica, passage en Argentine ! (total 2282km)
Nous nous apprêtons à passer la frontière et à quitter le doux bordel, pardon le doux mélange de chariots de rue, de marchands ambulants et de bonne humeur bolivienne. Après quelques courses de ravitaillement et une heure de queue à l’immigration, nous entrons en Argentine ! Grandes routes asphaltées, multiples choix culinaires, prix doublés ! Nous avons bien changé de pays !! Nous goûtons à notre première parrillada (viandes grillées), en regardant Uruguay-Pays Bas, demie finale de la coupe du monde de foot. Les argentins sont tous à fond !! Pour notre part, nous redécouvrons la TV et le football.
  • J 131 : Bivouac près de San Francisco-(altitude 4200m), 22 km (total 2351 km)

Les pieds dans l’eau après Nazarenno (Argentine) : 
peu après, le soleil laissera la place 
aux nuages et nos sourires à des grimaces.
Ces derniers jours nous prenons notre temps… Etonnant de dire ça alors que nous marchons depuis des mois… Mais là, nous sentons la fin se rapprocher… Nous ralentissons encore plus, pour faire durer le plaisir… Nous dégustons un petit déjeuner royal en nous réchauffant au soleil… Même si un col à 5000m nous attend. Le démarrage est dur, surtout pour moi, mon épaule me tiraille encore, le vent souffle. Comme d’habitude, les paysages nous sont d’un grand soutien ! Cette piste qui serpente dans les montagnes magnifiques me motive. Un pas après l’autre nous atteignons le col ! La vue est impressionnante… Nous poursuivons ce flanc de montagne au dessus du coton d’une mer de nuages et cherchons tant bien que mal un endroit plat pour bivouaquer. Nous apercevons Nazareno en contre bas.




  • J133-J137 : Trek de Nazareno à Iruya (total 2460km)
Grâce au topo d’un trek réalisé par deux amis, nous allons traverser par les montagnes pour atteindre Iruya et ainsi éviter la route nationale ! Nous partons donc de Nazareno confiants, après une bonne nuit de sommeil ! Nous entamons l'itineraire trek en descendant vers le rio sous le soleil. Le chemin est bien balisé, nous avons de belles pierres qui nous permettent de traverser le rio sans nous mouiller les pieds, tout s’annonce bien ! Cela ne va pas durer très longtemps. Les nuages s’amoncèlent au fur et à mesure que nous nous enfonçons dans le couloir encaissé formé par la quebrada (vallée).Le thermomètre chute. Pour arranger le tout, il n’y a plus de pierres disponibles pour traverser. Après avoir perdu un temps fou nous nous résignons à traverser l’eau gelée chaussés. A midi, je craque, le froid s’insinue en moi, mes pieds se sont transformés en deux bouts de bois, j’ai mal. Les kms suivants se feront larmes au visage et dents serrés ! Le bivouac du soir est plus qu’apprécié. Malgré le vent et l’humidité, je parviens à allumer un beau feu qui nous permettra de nous réchauffer et accessoirement de brûler mes lacets et les chaussettes de Franck…Oups ! Mais qu’il est bon de se glisser dans des affaires sèches et dans notre bon duvet !
Le froid marquera donc les journées de ce très beau trek… Nous en oublierons même nos sardines après un départ matinal et précipité dans la brume. On dit que la misère est plus douce au soleil. La marche aussi.


  • J155 : San Carlos-Cafayate 22 km (total 2821 km)
Nous progressons dans cette vallée accompagnée de notre fidèle ami le vent, mais aussi entourés de montagnes splendides aux couleurs impressionnantes : un dégradé de rouge brique vers le cumin en passant par le vert de gris. Déjà le dernier jour de marche ! Un brin de nostalgie nous envahit. Les derniers kilomètres tant attendus mais aussi tant redoutés… Comme pour exprimer sa tristesse, le ciel est gris, couvert de nuages et il fait frais…   Nous passons les premières heures à parler prochains voyages, projets… Cela nous fait un peu oublier que nous marchons sur l’asphalte, en bord de route… Pas très agréable pour une conclusion. Quelques bodeguitas (petites caves) balisent cette route des vins bien connue. La trajectoire est rectiligne et suit la nationale, le bas côté sablonneux, le vent de face bien froid, le paysage désertique. Une route bien banale pour la fin de ce voyage ! Nous faisons traîner le déjeuner comme pour retenir ces derniers instants. Nous arrivons dans les vignes et apercevons enfin la ville de Cafayate. Nous fêtons notre arrivée avec un vrai festin et évidemment du bon vin ! Nous recommençons les excès, mais avec quel plaisir !! Il nous reste quelques jours pour profiter des bonheurs culinaires argentins et rattraper les kilos perdus pendant cette marche…




Comment résumer ces quelques mois passés à tracer notre chemin sur le plateau andin ? Définitivement, ce voyage nous a fait changer de référentiel, les 6 mois pris en partant nous semblaient longs. Nous nous surprenons à regretter de ne pas avoir pris plus. En continuant la ruta 40, nous aurions pu atteindre la Terre de Feu ! (certes il aurait fallu accélérer un peu pour couvrir les 4000km qui nous en séparaient…) Marcher prend du temps ! Et pourtant, en posant nos chaussures et nos bâtons, nous regrettons d’être allés trop vite, portés par notre volonté d’atteindre les objectifs que nous nous fixions chaque jour et de couvrir les kilomètres programmés jusqu’à Salta. Prendre goût à la marche, c’est prendre goût à la lenteur. A 5 km/h, on a encore l’impression d’aller trop vite. On se reproche ce détour qu’on n’a pas voulu faire, cette pause que l’on ne s’est pas octroyée. Le voyage transforme.
Chaque personne rencontrée a mis sa petite pierre sur notre chemin. Cela nous a permis d’avancer, de ne pas nous égarer, et bien souvent de dormir sous un toit. Des montagnes du Pérou, des ruines de Choquequirao au Machu Picchu, des bords du lac Titicaca jusqu’au sommet du volcan Sajama, des déserts de sel boliviens à l’altiplano argentin, nous avons été comblés par cette nature si diverse mais nous avons surtout été touchés et mis à nus par la gentillesse et l’hospitalité des visages croisés. Ils nous ont offert à partager le peu qu’ils possèdent sans rien attendre en retour.

En aurions-nous fait autant ? Saurions-nous faire preuve de la même richesse de cœur ? De toutes les expériences que nous avons vécues au cours de ces six mois, de tous nos apprentissages, c’est cette leçon d’humanité qui nous aura le plus marquée.





Le rythme de la marche s’est lentement insinué en nous. Il nous a appris à apprécier pleinement ces rencontres. Et à aller moins vite. Levez le pied, c’est la meilleure façon de marcher !


Coucher de soleil sur les Andes, perdus apres Puquio (Perou).


[1] MUL : Marche Ultra Légère, (www.randonnéeléger.org),